Lorsque j’ai poussé la porte de son atelier, j’ai immédiatement senti que je ne venais pas seulement rencontrer un artisan, mais un homme profondément ancré dans l’âme du Pays Basque. Ce rendez-vous, je l’attendais avec une vraie curiosité, presque une émotion, tant le makila symbolise à mes yeux l’une des expressions les plus authentiques de la culture basque.

Dans son atelier de Bayonne, la lumière sur les pointes de métal se mêle au parfum du bois. Le temps semble suspendu. Ancien ingénieur en aéronautique, Michel perpétue aujourd’hui un savoir-faire ancestral. Dans ses mains, un makila prend forme, par la force d’un geste transmis par ses oncles. Symbole d’honneur, de respect et d’amitié, ce bâton de marche est un emblème du Pays Basque : il accompagne les marcheurs, mais surtout il relie les hommes, les familles, les époques.
De l’ingénierie à l’artisanat
Avant d’entrer dans la matière, Michel a longtemps façonné le métal. Ingénieur de formation, il a travaillé pour l’automobile et l’aéronautique pendant dix-huit ans. Il a appris la précision et la rationalité. Toutefois, l’appel du makila l’a toujours suivi, discret et persistant. Deux de ses oncles en fabriquaient. Enfant, il les observait, émerveillé, dans leur atelier à Ibarrolle, entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Saint-Palais, la cassette de Nevermind de Nirvana dans son Walkman. C’est là qu’a germé le rêve silencieux d’en faire un jour son métier.

Pourtant, ce rêve d’enfant s’est d’abord heurté au refus de sa famille : pourquoi quitter la stabilité d’une carrière honorable pour un métier d’artisan ? Néanmoins, à force de patience et peut-être d’obstination, Michel a appris. Un jour par semaine d’abord, chez ses oncles, il s’est initié au tressage, puis à la gravure, la partie la plus délicate, celle où la moindre erreur annule des heures de travail. Il a également appris l’exigence du geste, la patience et l’humilité. Huit années d’apprentissage : du métal des avions à la matière vivante et noble qu’est le bois. Michel est à la fois un ingénieur moderne et un héritier d’une lignée d’artisans basques. Au-delà d’une reconversion, il s’agit d’une continuité naturelle.
Le makila, « le cadeau le plus précieux du Pays Basque »
Le makila commence dans la forêt, sur les terres familiales. Michel choisit le néflier, ce bois souple et résistant qu’il incise au printemps avant de le couper en hiver. Douze ans d’attente sont nécessaires avant qu’il ne soit prêt à être façonné. Douze années de patience.
Sur le bois, les motifs, vagues ou points, rappellent l’océan et les montagnes basques. Autrefois, les artisans auraient utilisé une cuillère pour les courbes, et une fourchette pour les points. Les gestes d’hier demeurent, portés par les outils d’aujourd’hui.
Chaque détail a son sens : la gravure, la pièce de monnaie perforée et insérée dans le trèfle, le cuir souple du chevreau tressé à la main, le pommeau en corne ou en métal souvent heptagonal, pour évoquer les sept provinces basques. Michel sourit : « Le makila, c’est le cadeau le plus précieux du Pays Basque. » Le makila peut véritablement être qualifié d’objet d’art. Il représente également une philosophie de vie qui enseigne la patience, le lien et la transmission, empreinte d’une émotion particulière.

Le lien, du bois au cœur
Pour Michel, chaque makila raconte une histoire. Celle d’un homme qui a reçu 500 euros après le décès de sa mère et a choisi de rendre ce cadeau au travers d’un makila avec la devise “Qui donne reçoit”. Celle de son ancien collègue, qui a souhaité que Michel fabrique son premier makila officiel : le numéro 1 d’une longue série, aujourd’hui arrivée au numéro 80.
Chaque pièce est unique, gravée d’un nom de famille, d’une date, d’une devise écrite en langue basque. Parmi celles qu’il affectionne :
Il est toujours plus tard que tu ne le penses.
Il n’y a pas de mauvais temps, que de mauvais vêtements.
Quel que soit le chemin, continuons ensemble.
À ce moment de notre échange, j’ai senti combien Michel parlait moins d’objets que de relations humaines. Pour lui, le makila n’est pas un souvenir qu’on accroche au mur : c’est un lien vivant, un témoin de confiance et d’amitié.
Au-delà du symbole, Michel voit dans le makila un lien d’amitié, une passerelle entre générations. « Ce qui me touche le plus, c’est le regard émerveillé des gens quand je leur remets leur makila. C’est un moment de joie. »

Michel, le Gardien du temps
Il n’y a plus que trois artisans du makila aujourd’hui. Un métier rare, exigeant, qui demande du temps, de la passion et une infinie précision. Pourtant, Michel reste confiant. « Les jeunes cherchent du sens. Ils veulent travailler avec leurs mains, dans la nature. Le makila, c’est tout cela à la fois. »
Michel est aussi le seul au Pays Basque à réparer tous les makilas anciens. Il en a d’ailleurs récemment restauré un qui date de 1934.
Quant à lui, s’il devait en offrir un, ce serait à sa femme, pour la remercier de l’avoir soutenu lorsqu’il a mis un terme à sa carrière dans l’aéronautique pour reprendre l’entreprise familiale. Un geste d’amour et de gratitude, à l’image de ce qu’il sculpte chaque jour.
Dans son atelier, le bruit des outils s’est tu. Michel caresse le bois poli d’un makila terminé. Entre ses doigts, le temps s’est arrêté, le geste s’est transmis.
Il pourrait être fier, mais il reste humble et surtout très reconnaissant de pouvoir prolonger, à son tour, ce geste, et de laisser le bois continuer de parler le langage du Pays Basque, celui du respect et de l’authenticité.
En quittant l’atelier, j’ai ressenti un profond respect pour cet homme qui fait dialoguer passé et présent, technique et poésie. Rencontrer Michel, c’est comprendre que le makila n’est pas seulement un bâton : c’est un territoire, un héritage, un cœur basque qui continue de battre.

Vous aussi, vous souhaitez offrir un cadeau unique, le fruit d’un artisanat de patience et de cœur ?
Retrouvez Michel au Züzülü – 25 rue des Cordeliers à Bayonne, ou bien appelez-le au 07 63 46 21 90.
Site Internet : https://harispuru-makila.com/
Crédits Photo : Fred Prat