Quand les hommes chantent la mémoire

Immersion au cœur du chœur d’hommes Nekez Ari, avec Ekaitz Costa

Un dimanche d’hiver, je déambulais dans les rues pavées de Bayonne, sous un ciel étonnamment bleu. Des voix graves s’élèvent au coin d’une rue. Un chœur d’hommes chante en basque, intensément. Les voix se répondaient, se superposaient, vibraient. C’était simple, brut, profondément beau. Je suis saisie par une émotion. Spontanément, naît l’envie de comprendre ce que le chant basque transmet, protège et soigne encore aujourd’hui.

Ce moment suspendu m’a menée jusqu’à Ekaitz Costa. Professeur de langue basque, Ekaitz est avant tout chef de chœur. Il dirige trois chorales et notamment le chœur d’hommes Nekez Ari, l’un des ensembles emblématiques du Pays Basque.

Rencontre avec cet homme passionné.

Le chant comme origine

Son premier souvenir de chant basque remonte à l’enfance. Il a quatre ou cinq ans, vit alors en Suisse, et entend à la radio un chant basque. Une empreinte fondatrice. Pour Ekaitz, le chant représente ses racines. « Le chant, c’est la manifestation de l’esprit basque. »

Il évoque le chant polyphonique comme un écho aux premiers chants de l’humanité, souvent en tonalités mineures, là où l’émotion résonne avec plus d’intensité. « La musique, c’est de l’émotion avant tout. » Une émotion profonde, parfois mélancolique, devenue aujourd’hui son identité musicale.

Chanteur et musicien depuis son plus jeune âge, il possède une culture musicale très étoffée et il qualifie ses goûts comme étant hétéroclites, passant de Mozart à Metallica. Il aime tout particulièrement la liturgie orthodoxe.

Enfant, à 3 ans, il recevait son premier instrument, une sorte de piano-flûte. À 6 ans, il intégrait la fanfare du village. Plus tard, il jouait plusieurs instruments, comme le baryton, l’euphonium et le tuba, dans un brass band.

Au Pays Basque, le chant est ancestral. Les bergers en estive chantaient déjà ensemble. Ici, on chante en travaillant, en marchant, en célébrant. « Même les apiculteurs, dit-il en souriant, parlent à leurs abeilles en chantant. »

Quant à Ekaitz, il chante tout au long de la journée ou presque… Je ne l’ai encore jamais entendu donner ses cours de basque en chantant !

Quand des hommes chantent ensemble, la tessiture grave crée des vibrations puissantes. Le chant devient un espace où peut s’exprimer ce que les mots retiennent : la sensibilité, la vulnérabilité, mais aussi la force et la fraternité.

Chanter en basque, est-ce chanter une langue ou une terre ? « Les deux », répond Ekaitz. La langue basque est une langue du quotidien, une langue d’amour, transmise dans l’intimité familiale. Elle porte une culture millénaire, toujours vivante grâce au chant.

Les chants racontent tout : les traditions, les histoires d’amour, l’exil, les voyages, la spiritualité. Le répertoire est, selon ses mots, « incroyablement diversifié ». On ne peut comprendre le Pays Basque sans entendre ses chants.

Nekez Ari, une tradition vivante

Fondé en 1972, le chœur d’hommes Nekez Ari est l’un des ensembles vocaux emblématiques du Pays Basque. Depuis plus de cinquante ans, il fait vivre un répertoire exigeant, essentiellement a cappella, puisant dans les chants traditionnels basques et les textes anciens. Composé d’hommes de générations différentes, Nekez Ari incarne une tradition toujours vivante, portée par la rigueur musicale, la camaraderie et le plaisir de chanter ensemble. Plus qu’une chorale, c’est un espace de partage, de transmission et de lien profond au territoire.

Ekaitz a repris la direction du chœur. Jo Maris l’avait fondé et dirigé pendant plus de trente ans et il a reconnu Ekaitz comme celui qui saurait poursuivre fidèlement son travail. Avec humilité, Ekaitz se considère comme « un maillon de la chaîne ». « Le vrai basque sera là tant qu’il y aura transmission. »

Après l’entretien, Ekaitz m’invite à assister à la répétition hebdomadaire de Nekez Ari, dans la salle des fêtes d’un village près de Saint-Jean-Pied-de-Port. J’y entre discrètement, un peu intimidée. Une femme, seule, au milieu d’un chœur d’hommes habitué à se retrouver entre eux. La surprise est palpable, puis très vite dissipée. Je suis accueillie avec chaleur, curiosité, humour. Certains plaisantent, d’autres observent. Des anciens, des aitatxi au grand cœur, des hommes réunis par le chant.

Les voix s’élèvent, a cappella. Les vibrations traversent la salle, les corps, le silence. Je ressens physiquement ce dont Ekaitz parlait : les vibrations. Le chant soigne. Il rassemble. « Chanter libère des endorphines, de la dopamine. Chanter devient une addiction. » Les visages changent, les regards s’adoucissent. Le chant devient un soin, une thérapie collective, un égrégore.

C’est un véritable moment de joie.

Regard sur l’avenir

Pour Ekaitz, l’avenir du chant basque repose sur le retour aux sources : des voix, des chœurs, des textes anciens chantés a cappella. « On doit chanter pour honorer le chant. »

Faire vivre cette culture, la transmettre, la partager : voilà ce qui donne sens à son engagement. Son prénom, Ekaitz, « tempête » en basque, lui va bien. Une tempête douce et passionnée, au service du vivant.

En quittant la répétition, je me suis sentie plus ancrée. Plus reliée. Le chant basque n’est pas un héritage figé : il est bel-et-bien inscrit dans le présent. Et à travers l’écriture, c’est à mon tour, humblement, de participer à cette transmission.

Je remercie chacun des membres de Nekez Ari pour leur accueil si chaleureux et également Ekaitz Costa, qui est aussi mon professeur de langue basque. Une proximité qui n’a fait que renforcer la qualité de l’échange et la profondeur de cette rencontre autour du chant, de la culture et de la transmission.

Je vous invite à suivre leur actualité sur leur compte Facebook ou sur leur site Internet.

Crédits Photo : Julien Dizdar

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