Au cœur du Gipuzkoa, adossé à la Montagne des Trois Couronnes, Oiartzun ne célèbre ni un carnaval, appelé ihoteak, ni un divertissement, mais un passage. Ici, on traverse un rite. Un moment suspendu où le village entier, toutes générations confondues, se rassemble pour faire revivre une mémoire ancienne, brute, profondément basque.
Un village en liesse, à la tombée du jour
Dès la fin d’après-midi, Oiartzun bruisse d’une agitation particulière. Les rues se remplissent peu à peu. Des bébés dans les bras, des enfants qui jouent, des adolescents qui se retrouvent, des parents, des oncles, des tantes, des grands-parents : tout le village est là. Tous sont venus pour leur fête.

Les costumes attirent immédiatement le regard : des tuniques en toile de jute, épaisses, rugueuses, sur lesquelles sont cousus des carrés et des rubans colorés. Des visages parfois masqués, parfois grimés. Les couleurs tranchent avec la pierre et le bois des maisons. Des chants montent, des rires éclatent. La foule se densifie.

Je suis au centre du village, attablée à la terrasse d’une taverne. Je sirote un soda à l’orange, j’observe. J’écoute les gens parler entre eux : la langue basque, l’Euskara, ressort exclusivement. Le village est beau, harmonieux, presque paisible encore. Mais quelque chose se prépare.
Quand la lumière s’éteint, le rite commence
À mesure que le soleil décline, le ciel se teinte d’orange mêlé de rose, au loin. Les ruelles principales se remplissent, les gens se serrent. Puis, soudainement, la nuit tombe. 19h19. Les lumières s’éteignent. Le village est plongé dans le noir.

Sur la place, devant la mairie, surgissent les Sorginak, les sorcières, accompagnées d’autres figures carnavalesques, les Intxixuak. Elles dansent, provoquent, captent les regards. Puis elles disparaissent, remontant vers les hauteurs, comme happées par la montagne.
Le silence est bref. La tension palpable.
Et soudain, elles redescendent. Par la même ruelle où je me trouve.
Au cœur du carnaval, apparaissent aussi les Intxixuak. Ils surgissent de la montagne, envahissent les rues, courent, encerclent, provoquent.
La foule est dense. Je dois me faufiler pour photographier. L’appareil photo en bandoulière, je glisse entre les gens, m’excuse en espagnol, “perdón”, alors qu’autour de moi on parle basque. J’avance. Et me retrouve face à eux.

Une douzaine de personnages surgissent dans la nuit. Torches enflammées à la main. Visages masqués. Silhouettes animales. Certains font peur. Vraiment. Le feu éclaire les traits, projette des ombres mouvantes sur les murs. Je photographie de face. Ils courent, dansent, chantent. Je les suis.

Sans m’en rendre compte, je me retrouve sur la scène, derrière les barrières, aux côtés des musiciens et des agents de sécurité. De là, j’observe. Je photographie encore. Je filme. D’autres photographes sont présents. Je me déplace, cherchant l’angle juste, sans jamais rompre le flux du rite.

Au cœur de la place, un feu ardent brûle. Autour, les Intxixuak dansent et provoquent. L’un d’eux, figure centrale du carnaval, escalade la façade de la mairie, grimpe jusqu’au balcon, s’y suspend, fait des acrobaties. La foule retient son souffle.
C’est beau. Intrigant. Parfois inquiétant. Et souvent drôle.

Un folklore vivant, transmis par le corps
Le carnaval d’Oiartzun n’est véritablement pas une reconstitution folklorique. Longtemps transmis oralement, interrompu, puis relancé à la fin des années 1980, il repose sur une mémoire collective encore très vivante. Ici, les personnages ne sont ni bons ni mauvais. Ils incarnent le désordre nécessaire, ce moment où les règles s’inversent symboliquement, où les hiérarchies se brouillent, où le monde sauvage descend dans le village avant de s’en retirer, avant de retrouver l’équilibre.
Les Sorginak, figures de sorcières, rappellent le lien ancien entre la femme, la nature et le savoir. Les Intxixuak, mi-hommes mi-sauvages, sont à la fois des êtres venus de la mythologie basque, qui vivent dans des grottes, et des génies à qui l’on attribue la construction de cromlechs aussi appelés mairubaratzak.

Le carnaval marque la fin de l’hiver, le retour de la fertilité, l’appel du renouveau. Les cloches chassent les mauvais esprits, le feu purifie, la danse relie.

Les cloches, le feu, les danses : tout participe à ce passage symbolique entre l’hiver et le printemps. Le carnaval ne se regarde pas à distance. Il se vit, au milieu des gens, des cris, des flammes.

Et puis, soudainement, les torches s’éteignent. Sorginak et Intxixuak quittent la scène et se dispersent dans les rues. Les silhouettes semblent s’envolatiliser et disparaissent dans la nuit.
La foule rentre chez elle.
Clap de fin
Il reste une sensation étrange : celle d’avoir touché quelque chose d’ancien, de fragile et de profondément actuel. À Oiartzun, le folklore n’est ni un décor ni un héritage poussiéreux. Il est un langage vivant, transmis par la pratique à travers les gestes, les danses, et l’expérience.

Dans un monde saturé d’images et de mises en scène, ce carnaval rappelle une autre temporalité. Une relation directe au corps, à la terre, au lien collectif.

Oiartzun nous dit quelque chose de fondamental : on ne modernise pas une tradition en la transformant, mais en continuant à la vivre.
Crédits Photos : Marie Demangeot